La lecture numérique, la lecture sur écran : que dit la recherche ?

Transmettre les savoirs fondamentaux est l’une des priorités de l’année scolaire 2018-2019. Le but à atteindre est de permettre à tous les élèves de savoir lire, écrire, compter et respecter autrui à la fin de l’école primaire, car c’est la condition d’une scolarité réussie et de la formation d’un citoyen libre et responsable.

C’est à la lecture en particulier que nous nous attacherons dans cet article. Au cœur des préoccupations de chaque enseignant, quelle que soit sa discipline, se trouve en effet l’objectif suivant : amener tous les élèves à un niveau de maîtrise de la lecture suffisant pour être des citoyens d’aujourd’hui.
Or, former des citoyens libres et responsables d’aujourd’hui, c’est former des citoyens capables, bien évidemment, de lire sur le papier, mais aussi maîtrisant la littératie numérique et donc capables de lire sur écran, en environnement numérique.

Jean-François Rouet, directeur de recherche au CNRS, chercheur au Centre de Recherches sur la Cognition et l’Apprentissage (CeRCA), définit la lecture numérique comme « l’activité qui consiste à lire des textes écrits (éventuellement accompagnés d’illustrations fixes ou animées) au moyen d’un dispositif numérique : ordinateur, tablette, smartphone, borne d’information ou autre. »
Un certain nombre d’enquêtes montrent que, contrairement à certaines idées reçues, nous sommes de plus en plus amenés à lire et pour des raisons de plus en plus différentes, qui s’inscrivent soit dans notre sphère professionnelle soit dans notre sphère privée. Accès à un service public, recherche d’une information, communication professionnelle par courriel ou personnelle par SMS, achats, consultation et utilisation des réseaux sociaux, etc… c’est bien, en effet, la communication écrite qui est au centre de ces différentes activités, qui ont pour point commun de s’effectuer en environnement numérique.

Lire au moyen d’un dispositif numérique, est-ce la même chose que lire sur le papier ? Quelles sont les particularités de la littératie numérique ? Le numérique et les écrans changent-ils notre rapport aux textes et aux documents ?
Telles sont les questions auxquelles cet article tentera d’apporter des éléments de réponse synthétiques, en s’appuyant sur les travaux de Jean-François Rouet et Thierry Baccino.

Lire sur écran et lire sur papier

Thierry Baccino, professeur de psychologie cognitive des technologies numériques à l’université de Paris 8, analyse, dans son ouvrage La Lecture numérique, les 4 dimensions qui diffèrent selon que le support de lecture soit un papier ou un écran :

  1. la lumière : sur l’écran, la représentation des caractères se fait par une lumière, qui est envoyée directement sur l’œil et qui, en ce sens, est différente de la lumière naturelle ou de la lumière de la lampe que l’on utilise pour lire sur le papier. Cette lumière de l’écran peut, au bout d’un certain temps, altérer certaines capacités visuelles ;
  2. le mode de présentation : sur le livre, le texte est présenté page à page, alors que sur l’écran, le mode de présentation est plus dynamique (ce qui permet notamment le scrolling) mais il offre en revanche une capacité d’affichage beaucoup plus réduite (liée aux dimensions de l’outil numérique utilisé). Plus on utilise des appareils petits et nomades, plus on réduit la surface d’affichage et plus on augmente la nécessité de naviguer, c’est-à-dire de changer de page. Or, quand on change de page, on change de référentiel visuel et on augmente donc la charge cognitive de la lecture ;
  3. le type de lecture : le texte papier offre un mode de lecture linéaire, alors que le texte sur écran propose un mode de lecture non linéaire (par exemple en cliquant sur des liens hypertextes) ;
  4. les sources d’information : un livre papier peut diffuser uniquement des textes et des images fixes, alors que l’écran offre deux sources d’information supplémentaires : le son et la vidéo.

 

Ces différences, qui sont liées aux particularités respectives du texte numérique et du texte papier, engendrent des comportements différents chez le lecteur. Lors de l’activité de lecture, tout passe par les yeux.
En effet, l’information visuelle, qui est une information lumineuse, rentre dans l’œil, est transformée, traduite, pour atteindre les aires cérébrales visuelles situées dans l’occiput. Cette information est ensuite diffusée sur l’ensemble du cerveau et notamment sur l’hémisphère gauche.

  • Pour pouvoir lire et comprendre, il faut que les yeux bougent sur le texte. Le mouvement des yeux est alors binaire, puisqu’il consiste en une succession de saccades et de fixations. Et c’est uniquement pendant les fixations que l’on peut percevoir de l’information. Thierry Baccino a observé que la stratégie visuelle du lecteur est un peu différente quand ce dernier regarde une page internet : l’œil saute directement d’un bloc de texte à un autre, d’un bloc d’information à un autre.
  • D’autre part, pour aboutir à la compréhension d’un texte, il faut franchir plusieurs étapes : d’abord une prise d’information visuelle, puis une série de transformations de cette information. Le 1er niveau de travail est celui de l’identification des mots. Dès ce 1er stade, on observe une différence entre lecture sur papier et lecture sur écran : l’empan visuel est diminué sur les écrans à cause du contraste, ce qui a pour conséquence de provoquer une fatigue visuelle. Le décodage des mots se fait donc plus lentement et avec un risque d’erreurs plus important.
  • Le 2nd niveau de travail est celui qui concerne l’organisation des informations. Quand on lit, on mémorise la position des mots importants dans le texte. Or, la lecture sur écran offre la possibilité de scroller, ce qui a pour effet un changement incessant de la position spatiale des mots dans le texte. La mémoire spatiale est donc en partie détériorée par cette pratique.
  • Enfin, la propriété essentielle de la compréhension est la cohérence. Pour comprendre un texte, il est nécessaire d’en trouver la continuité et la cohérence, qui s’établissent en tissant des liens entre les mots, et aussi entre les mots et le paragraphe dans lequel ils se trouvent. Pour ce faire, il faut également faire appel aux connaissances qui se trouvent dans notre mémoire.
    Thierry Baccino note que cette cohérence est quelque peu perturbée lors des activités de lecture sur écran, notamment quand les documents se présentent sous la forme hypertextuelle. Le livre nous propose effectivement un chemin de lecture décidé et ordonné au préalable par l’auteur ; avec l’hypertexte, c’est le lecteur qui choisit, seul, le chemin de lecture qu’il souhaite emprunter.

Les particularités de la lecture numérique

Dans le cadre de la conférence de consensus « Lire, comprendre, apprendre » organisée par le CNESCO les 16 et 17 mars 2016, Jean-François Rouet note que « La diffusion de l’informatique et du multimédia a pu faire croire que la lecture de textes écrits était vouée à perdre de l’importance au profit d’autres formes de communication (notamment visuelle). L’expérience montre qu’il n’en est rien.
Au contraire, la communication par le langage écrit tend à prendre une part de plus en plus importante dans une gamme de situations de plus en plus diversifiées. Il est donc essentiel pour l’Éducation d’assurer non seulement la maîtrise de la lecture au sens classique (décodage et compréhension du sens) mais encore des habiletés plus complexes qui caractérisent la lecture en environnement numérique : recherche et évaluation de l’information. »

Jean-François Rouet a en effet identifié 4 « processus-clés » pour la lecture en environnement numérique, qu’il expose dans son article « Ce que l’usage d’internet nous apprend sur la lecture et son apprentissage » (Le Français aujourd’hui, n°178, 2012) :

  1. l’objectif initial comme base des stratégies de lecture
  2. l’accès au texte et la sélection basée sur la pertinence
  3. l’évaluation de la qualité de l’information
  4. la compréhension intertextuelle

 

Or, lors de la conférence « Chercher, évaluer et utiliser l’information : Défis et enjeux éducatifs de la lecture numérique » donnée à l’occasion de la semaine du développement professionnel de l’académie de Poitiers en novembre 2018, Jean-François Rouet expose que la plupart des élèves « normo-lecteurs » à 10 ans savent :

  • déchiffrer les mots nouveaux en utilisant les correspondances graphème – phonème ;
  • lire un texte court de façon fluide (environ 100 mots par minute) ;
  • identifier l’idée principale d’un texte portant sur un sujet familier (narration, description ou explication simple) ;
  • localiser une information ponctuelle à l’aide d’indices explicites ;
  • mettre en relation 2 idées présentées dans des phases contiguës.

Ainsi, former des citoyens libres et responsables d’aujourd’hui, capables de lire en environnement numérique, c’est accompagner nos élèves vers la maîtrise de compétences complexes, telles que : 

  • accéder au(x) texte(s) pertinent(s), chercher dans un texte, sélectionner ;
  • évaluer la qualité et la crédibilité de l’information écrite ;
  • raisonner sur plusieurs textes, y compris contradictoires.

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