Enseigner par la cartographie des controverses


Dans notre introduction à la thématique des humanités numériques, nous faisions le constat que le tournant des humanités numériques change les façons d’enseigner et d’apprendre, qu’il interroge nos gestes professionnels, puisqu’il s’articule autour de la question suivante : comment se construit, se transmet, se diffuse le savoir ? Nous nous demandions également comment, d’un point de vue pédagogique, mettre en application les principes des humanités numériques pour renouveler notre pratique professionnelle.

La Lettre Edu_Num Thématique n°4 de juin 2017 consacrée aux Humanités et études numériques propose des pistes de travail et des actions pédagogiques « permettant d’ancrer une appropriation intellectuelle critique et réflexive du numérique », parmi lesquelles figure l’« apprentissage de l’esprit critique par l’analyse de controverse ». En effet, le savoir étant appelé à évoluer, à être remis en question, à être enrichi par la contribution de chacun d’entre nous, il apparaît nécessaire  d’« apprendre à vérifier méthodiquement les informations qui contribuent à la construction des savoirs, selon les règles de la méthode scientifique ». La Lettre Edu_Num Thématique n°4 nous propose de faire reposer ce travail d’éveil de l’esprit critique, notamment, sur des activités d’analyse et de cartographie des controverses. Mais en quoi consiste cet exercice de cartographie des controverses qui pourrait inspirer et renouveler nos pratiques ?

      Enseigner par la cartographie des controverses

De l’Ecole des Mines à Sciences Po Paris

Le cours de cartographie des controverses est né il y a plus de quinze ans à l’initiative de Bruno Latour, sociologue, anthropologue et philosophe des sciences. Il enseigne à l’époque à L’École des Mines, où il met en place le cours « description de controverses scientifiques », avec pour objectif de former de futurs ingénieurs au monde social, politique et juridique dans lequel ils allaient évoluer. 

Faire travailler les étudiants sur des sujets délicats, embrouillés, qui font débat (c’est-à-dire sur des controverses), et pour lesquels les professeurs eux-mêmes n’avaient pas de réponses. Tel est le principe de ce cours, dont l’objectif est d’explorer et de déployer la diversité des positions au sujet de telle ou telle controverse, puis d’en rendre compte sous forme de site web. « L’accent est mis à la fois sur la qualité de la documentation, la capacité à travailler en groupe, la pertinence de la problématisation et les choix de présentation qui doivent être le plus ajustés possible à la spécificité de la controverse étudiée. » (Bruno Latour)

Sous l’impulsion de Bruno Latour, cette expérience s’est ensuite développée à Sciences Po Paris, puis dans plusieurs universités européennes et américaines, avec pour but de permettre aux étudiants de mieux appréhender les rapports entre les questions scientifiques et la société.

« Le cours de « cartographie des controverses » est une proposition pour penser la prolifération des incertitudes liées aux techno-sciences dans les sociétés contemporaines. Les controverses mêlant différentes dimensions (science, droit, morale…) peuvent être traitées de manière originale en mobilisant un ensemble d’outils et de méthodes des sciences sociales. » (descriptif du cours accessible ici).

« L’objectif de la cartographie des controverses est d’entraîner les étudiants à la navigation dans l’univers des débats technoscientifiques par l’utilisation créative d’outils numériques d’analyse et représentation. Entre sociologie et design, web-mining et enquête, le cours controverses est parmi les cours les plus originaux et innovants de Sciences Po. Les déséquilibres économiques, les crises écologiques et tous les grands enjeux contemporains se présentent comme des nœuds de politique et science, de morale et de technique impossibles à démêler. Dans ce contexte d’hybridation croissante, la participation à la vie publique devient de plus en plus problématique. Pour se repérer dans cet univers incertain, les futurs citoyens nécessitent des outils pour explorer et visualiser la complexité des débats publics. Le but de la cartographie des controverses est de contribuer au développement de ces outils par l’utilisation créative des technologies numériques. » C’est ainsi que sont présentés les objectifs pédagogiques de ce cours proposé aux étudiants de Sciences Po Paris.

La cartographie des controverses est donc devenue une véritable méthode pédagogique : établir la cartographie d’une controverse, c’est rendre visible de manière objective et distanciée, grâce à divers outils numériques, la complexité d’une question, c’est identifier les différentes positions et les différents arguments, afin de permettre à chacun de se repérer et de comprendre les enjeux complexes de certains sujets délicats.

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Le programme FORCCAST

Cette méthode s’est récemment étendue à des lycées dans le cadre du programme  pédagogique FORCCAST (Formation par la Cartographie de Controverses à l’analyse des sciences et techniques) porté par le Médialab de Sciences Po Paris. En effet, depuis quelques années les élèves des lycées partenaires de ce projet réalisent des études de controverses dans le cadre des travaux personnels encadrés (TPE) qu’ils préparaient jusqu’à présent pour le baccalauréat. Cette modalité pédagogique est toujours pertinente dans le contexte de la réforme du lycée qui souligne l’importance du débat en classe et du développement de l’esprit critique chez l’élève.

Le projet FORCCAST s’articule autour de 3 axes pédagogiques :

  • explorer un monde incertain
  • contribuer au débat public en publiant les travaux sous différents formats numériques
  • débattre au cours de simulations réalistes de situation de négociation et de prise de décision

Il repose sur les principes pédagogiques suivants (définis sur le site : https://forccast.hypotheses.org/forccast) :

  • favoriser la “cognition-action” par l’exploration, la contribution, la participation plutôt que la “cognition-mémoire” sollicitée par les méthodes pédagogiques traditionnelles
  • Privilégier les travaux de groupe et d’équipe pendant et en dehors des temps d’enseignement
  • Mettre en situation, via la prise de rôles finement spécifiés, pour favoriser l’appropriation des savoirs et développer les savoir-être
  • Encourager la réflexivité pour accompagner la progression et ancrer les acquisitions

Dans le cadre de ce programme, de nombreuses formations à destination des professeurs de l’enseignement secondaire ont été déployées au cours de l’année scolaire 2018-2019 : « La montée en puissance engagée depuis plusieurs années dans la diffusion de la cartographie des controverses au lycée s’est accentuée alors même que la réforme qui [s’est mise] en place à la rentrée de septembre a fait évoluer les pistes pédagogiques proposées jusqu’alors. En effet, les Travaux personnels encadrés (TPE) disparaissant, l’insistance a été notamment mise sur l’apport de cette démarche pour travailler l’oral via l’organisation de simulations de débats afin d’outiller les élèves dans la perspective de la future épreuve dite du “grand oral” (Article « Former les professeurs de lycée à la cartographie des controverses » à lire ici).

 

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Quelles sont les compétences mises en œuvre dans le cadre de la cartographie des controverses ?

  • travailler en groupe de manière efficace
  • travailler de manière transdisciplinaire et comprendre l’imbrication entre les disciplines
  • développer des compétences de recherche, de sélection et d’interprétation de l’information
  • développer des compétences d’évaluation des sources et des contenus
  • former l’esprit critique
  • hiérarchiser et structurer l’information
  • déconstruire la désinformation
  • organiser des idées
  • argumenter et débattre
  • s’initier à l’art oratoire
  • publier des travaux sous différents formats numériques
  • former des citoyens éclairés 

Nous constatons donc que cette méthode pédagogique de la cartographie des controverses permet de mettre en œuvre et de travailler à la fois des compétences propres à chacune des disciplines, mais aussi des compétences transdisciplinaires, qui répondent également aux exigences des programmes de l’éducation aux médias et à l’information (EMI) et de l’enseignement moral et civique (EMC).

 

Avec la multiplication des innovations qui envahissent notre quotidien, l’espace public voit émerger des problèmes auxquels il est difficile de trouver des réponses, parce que les experts eux-mêmes ne peuvent en apporter (soit parce qu’ils n’en ont pas, soit parce qu’ils ne sont pas d’accord entre eux). Exercer sa citoyenneté revient alors à explorer les questions et situations complexes, en identifiant les différents acteurs ainsi que les arguments qu’ils mobilisent, ceci dans le but de s’orienter de manière éclairée.

L’enseignement par la cartographie des controverses, qui constitue une méthode pédagogique innovante et s’inscrit dans un environnement numérique, permet donc d’initier et d’encourager les élèves et étudiants à pratiquer une forme de citoyenneté éclairée et à mieux appréhender la complexité de la vie de la cité.

Les humanités scientifiques et numériques apparaissent donc bien comme essentielles pour former l’honnête homme du 21e siècle.

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